Le 11 février 1951 disparaissait Ambroise Croizat !

mardi 10 février 2026

Figure emblématique du mouvement ouvrier et incarnation de l’exact opposé du projet politique aujourd’hui porté par Emmanuel Macron. Ancien ouvrier devenu ministre du Travail, il fut le seul à avoir occupé cette fonction en étant issu du monde du travail. Son ambition était claire : faire en sorte que « la retraite ne soit plus une antichambre de la mort, mais une nouvelle étape de la vie ».

Né le 28 janvier 1901, Ambroise Croizat meurt à seulement cinquante ans, épuisé par son engagement, après avoir joué un rôle déterminant dans la construction du modèle social français. Cet édifice, longtemps admiré à l’étranger, est aujourd’hui ouvertement contesté par une partie des élites politiques et économiques. La réforme des retraites portée par le gouvernement s’inscrit précisément dans cette logique : mettre un terme au système de solidarité nationale hérité de la Libération, au profit des assurances privées et des fonds de pension, qui entendent prendre leur revanche historique.

Ambroise Croizat, père oublié de la Sécurité sociale et des retraites

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, c’est à Ambroise Croizat qu’échoit la responsabilité de présenter et défendre devant l’Assemblée les projets de loi fondateurs de la Sécurité sociale et de la retraite des vieux travailleurs. Dès 1936, il s’impose comme une figure centrale du mouvement syndical en devenant secrétaire général de la Fédération des métallurgistes de la CGT unifiée, tout en étant élu député de Paris. Il joue alors un rôle clé dans l’adoption de la loi sur les conventions collectives.

À partir de 1943, il siège à l’Assemblée consultative provisoire et préside la Commission du Travail et des Affaires sociales, lieu central des débats sur la future législation sociale de la Libération. Son engagement précoce est reconnu par ses contemporains : dès juillet 1945, Georges Buisson souligne que la commission s’était saisie de la question de la Sécurité sociale à la demande expresse de Croizat.

Nommé ministre du Travail le 21 novembre 1945, Ambroise Croizat fait de la Sécurité sociale et des retraites une priorité absolue. Dans son premier discours ministériel, il affirme sa volonté d’en finir avec la souffrance, l’indignité et l’exclusion, et de garantir à chacun une sécurité face aux aléas de la vie.

À la tête de son ministère, il dépose pas moins de quarante-cinq projets de loi et supervise l’implantation concrète de la Sécurité sociale sur tout le territoire, avec la création de centaines de caisses d’assurance maladie et d’allocations familiales. Cette réussite repose sur un lien constant avec les travailleurs et les militants syndicaux, qu’il considère comme les véritables acteurs de cette transformation sociale.

Croizat et Laroque, deux piliers complémentaires

La réussite de la Sécurité sociale tient à la complémentarité entre Pierre Laroque, architecte juridique du système, et Ambroise Croizat, son artisan politique et populaire. Sans la rigueur technocratique du premier et la capacité de mobilisation du second, un tel projet aurait difficilement vu le jour. Tous deux partageaient une même vision : faire de la Sécurité sociale un droit fondamental, une dette sacrée de la Nation envers ses citoyens.

Pierre Laroque lui-même reconnaîtra en 1947 le rôle décisif de Croizat, saluant sa confiance dans les acteurs de terrain, condition essentielle d’une mise en œuvre rapide et efficace.

Une mise en œuvre conflictuelle

L’action ministérielle de Croizat se heurte cependant à de fortes résistances. Il contourne les blocages sur les salaires en augmentant les allocations familiales, revalorise les heures supplémentaires et supprime l’abattement salarial appliqué aux femmes, instaurant de fait l’égalité salariale tout en renforçant les ressources de la Sécurité sociale.

Dans un climat politique tendu, marqué par les débuts de la guerre froide, il reconnaît lui-même le caractère imparfait mais profondément progressiste des lois adoptées, fruit d’un compromis arraché sous la pression populaire.

La disparition du « ministre des travailleurs »

La mort d’Ambroise Croizat, en février 1951, suscite une immense émotion. Les hommages affluent, tant du monde politique que du peuple ouvrier. Ses funérailles rassemblent près d’un million de personnes, témoignant de l’attachement populaire à celui que beaucoup appellent le « ministre des travailleurs ».

Pourtant, malgré cette reconnaissance massive, la mémoire de Croizat s’efface progressivement. L’histoire institutionnelle de la Sécurité sociale met davantage en avant Pierre Laroque, tandis que Croizat est peu à peu relégué à une mémoire militante. Cette mise à l’écart est renforcée par d’autres récits, notamment gaulliens, qui s’approprient l’héritage du CNR.

De Croizat à Macron : un choix de société

Depuis lors, la Sécurité sociale et les retraites ont fait l’objet de réformes successives qui en ont progressivement affaibli la portée, sous couvert de modernisation ou de sauvegarde du système. Les écrits de Denis Kessler expriment clairement cette volonté de rompre avec l’héritage du CNR et de l’après-guerre.

Emmanuel Macron s’inscrit pleinement dans cette filiation idéologique. Dès 2016, il affirme que le modèle social issu de 1945 est dépassé. Depuis son arrivée au pouvoir, il poursuit ce démantèlement méthodique, cherchant à substituer à la solidarité collective une logique de responsabilité individuelle et de capitalisation.

Face à ce recul historique, rappeler l’œuvre et la mémoire d’Ambroise Croizat, c’est rappeler qu’un autre modèle social a existé, fondé sur la solidarité, la dignité et la protection collective. C’est aussi refuser l’oubli d’un héritage populaire majeur, toujours profondément ancré dans l’attachement des Français à leur Sécurité sociale.