La reconquête industrielle passerait-elle par les régions ?

lundi 22 octobre 2018

En direct de l’institutionnel

De « l’usine extraordinaire » qui s’exposera au Grand Palais au mois de novembre à « l’usine du futur », la réalité du secteur est marquée par des décennies de difficultés.

Dans l’Union européenne, la France est avant-dernière pour le poids de l’industrie dans le PIB dans son économie, juste devant la Grèce. Entre 2010 et 2016, la part de l’industrie dans l’économie française est passée de 16,5 % à 10 %, la production a même baissé de 3 % sur la période. L’industrie crée des emplois et des usines, indique la note de l’observatoire Trendeo publiée le 4 octobre. La France a créé 16 usines de plus qu’elle n’en a fermé sur les trois premiers trimestres de 2018 (contre 19 sur l’ensemble de l’année 2017). Depuis 2009, le solde reste cependant fortement négatif avec 576 usines de moins. 20 des 27 secteurs de l’industrie manufacturière ont recruté en 2018, avec un total de 14 746 emplois « alors que les deux secteurs principaux, l’automobile et les industries alimentaires, sont en repli par rapport à 2017, même s’ils sont encore positifs ». L’aéronautique est en perte de vitesse, du fait des suppressions de postes chez Airbus annoncées au mois de mars (3 700 en Europe).

« Le sursaut doit être accompagné, soutenu et attisé », a déclaré Delphine Gény-Stephann, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances le 3 octobre dans un débat organisé par la mission sénatoriale d’information sur l’industrie française (rapport Chatillon – Bourquin). « Les régions sont indispensables pour faire avancer les grandes projets industriels. »

Elle a défendu le plan industriel présenté par le Premier ministre le 20 septembre sur « la digitalisation et la robotisation de l’industrie » (voir LE n°22) couplé avec l’initiative « Terre d’industries » qui identifiera une centaine de sites industriels en France. Une mission pluripartite avec notamment deux représentants des collectivités y travaille actuellement.

Ce plan s’ajoute aux mesures déjà prises pour structurer 16 filières industrielles et pour renforcer la « compétitivité » des entreprises : suppression de l’ISF, prélèvement fiscal unique, loi Travail, transformation du CICE en baisses de charges… « Nous voulons faire de la France la première puissance d’innovation en Europe » en rappelant la relance en juillet dernier de la labellisation des pôles de compétitivité, ainsi que la « phase 4 d’ambition européenne » de ces pôles.

Elle a indiqué que la France s’attelait à la structuration d’une filière de recyclage des batteries électriques. « Les batteries de la mobilité sont notamment de ressources rares — le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares — peu ou pas produites en Europe. » La part de marché du véhicule électrique devrait « bondir de 1 % à 30 % d’ici à 2030 », ce qui provoquerait un « big-bang », chez les constructeurs, les garagistes, les équipementiers et les pétroliers, et soulèverait un problème environnemental pour le recyclage des batteries.

La secrétaire d’État a justifié la politique de cessions d’actifs de l’État (Française des jeux, ADP, Engie) dans le cadre du projet de loi Pacte dont le produit doit alimenter le fonds pour l’innovation et l’industrie doté de 10 milliards d’euros. Un fonds qui aurait commencé à fonctionner « avec deux premiers défis qui portent sur l’amélioration des diagnostics médicaux par l’intelligence artificielle et la sécurisation des systèmes ayant recours à l’intelligence artificielle ». « Notre logique est de faire de l’État un État stratège, plutôt qu’un État gestionnaire ou rentier. »

Les sénateurs ont été nombreux à manifester leur plus grande réserve : « Un mauvais choix, dont la performance sera médiocre pour financer le soutien de l’innovation de rupture qui fera l’économie de demain ». « Ce ne sont pas 10 milliards d’euros qui vont être affectés » à l’innovation de rupture, « mais le produit des dividendes engendrés par le placement » des actions vendues par l’État, soit un maximum de 250 millions d’euros par an alors que les trois entreprises concernées ont rapporté entre 850 millions et 1,5 milliard d’euros ces dernières années.

Les sénateurs sont nombreux aussi à réclamer une reprise des discussions sur le projet Alstom-Siemens, dossier qui avait conduit à la constitution de cette mission d’information. « Nos joyaux industriels doivent rester sur le territoire français », en rappelant que le carnet de commande d’Alstom en France est rempli pour cinq ans. La secrétaire d’État a assuré que des garanties avaient été prises pour préserver les intérêts français : maintien du siège et de la cotation en bourse de la nouvelle société en France, maintien de l’emploi pendant quatre années en France…

Concernant l’avenir de l’aciérie d’Ascoval de Saint-Saulve (Nord), les parties prenantes seront à nouveau reçues à Bercy à la mi-octobre. Fin septembre, le TGI de Strasbourg avait reporté sa décision d’un mois pour donner le temps aux repreneurs potentiels d’affiner leurs projets, les deux candidats en lice « ne disposant pas pour l’heure des financements nécessaires ». Si quelques-unes de leurs 45 propositions ont trouvé un écho dans le projet de loi Pacte, les sénateurs de la mission d’information restent inquiets. « Nous avons cinq ans pour faire en sorte que l’industrie du futur prenne vraiment pied en France, car nous craignons que, après, il ne soit trop tard. »

Régions de France et la fondation Concorde ont organisé le 9 octobre un débat « Industrie : la reconquête par les territoires » avec des élus régionaux, des représentants patronaux et universitaires. Ils ont échangé sur les conditions de la reconquête et montré le caractère fondamental de l’ancrage régional pour réussir la réindustrialisation du pays.

Ouvrant le débat, le président de Régions de France et de la Région Normandie a fixé un enjeu : « En Allemagne, la production a augmenté de 25% quand elle a diminué de 3 % en France. […] Les Régions françaises dépensent 800 millions d’euros par an pour l’innovation et les Länder allemands plus de 10 milliards €. Le bon schéma pour l’industrie est un schéma très décentralisé. »

Il a cité en exemple la gestion des grands ports européens, « l’association du territoire et du secteur privé » alors qu’il « attend le 47e arbitrage de Bercy sur l’investissement du port du Havre ». Il a aussi opposé la lourdeur du processus de décision de l’État à l’efficacité auto-affirmée. Un acte IV de décentralisation est jugé indispensable pour renforcer les compétences de la Région en matière de développement économique et d’emploi.

Prenant exemple de sa région, la Normandie s’est dotée d’un fonds d’investissement de 100 millions d’euros qui lui permet aujourd’hui d’être au capital de 35 entreprises. Elle est la « seule Région à avoir créé un fonds de prêts participatifs » et son fonds de retournement, sorte de « Ciri » local, a déjà aidé 400 entreprises et sauvé 11 000 emplois. Des entreprises qui « à 94 % sont encore en vie dix-huit mois plus tard ». « Je veux démontrer qu’une région qui a tellement pris lourd est capable, par volonté, par construction avec le milieu économique, de démontrer que l’inexorable n’est pas inéluctable. »

Inquiet des « initiatives nationales diverses et variées » et des 100 « territoires d’industrie »« que va-t-on faire d’autre que recycler des crédits déjà comptés trois fois ? » — il compte sur ce débat pour « dire précisément ce qui doit faire l’objet d’une péréquation nationale et ce qui doit relever du soutien territorial comme partout en Europe ». Il affirme que les régions, plus réactives, sont mieux placées qu’un État affaibli dans la bataille pour la réindustrialisation. « Le bon schéma est très profondément décentralisé. […] L’échelon local est le bon. […] Plus on ouvrira d’usines, plus les régions iront bien. » De quoi alimenter le « pacte girondin » que les collectivités projettent d’écrire cet automne… Un pacte qui, selon lui, doit redonner des coudées franches aux régions en matière économique.

Le président du mouvement des entreprises de taille intermédiaire (ETI) a estimé que « 70 % des sièges d’ETI sont en région », « les ETI françaises ont créé 350 000 emplois en huit ans », « pour chaque emploi industriel créé, c’est deux à trois emplois de services en plus », « Seulement les ETI sont moitié moins nombreuses qu’en Allemagne (alors qu’il y en avait autant en 1985), et quatre fois plus petites ».

Les intervenants sont tombés d’accord sur le rôle essentiel de la Région pour créer un écosystème favorable au développement de l’industrie : « BPI France a de très bons partenariats avec les Régions. Dans les Régions nos collaborateurs travaillent très bien ensemble. Les Régions c’est la France moderne ! » ; « la formation doit se faire au plus proche du terrain. Les gens ne sont pas mobiles. Il faut de la formation sur les territoires au service des usines du territoire ! » (Alstom) ; « si on veut rendre les territoires attractifs, c’est la qualité des services publics et des infrastructures qui est le plus important : une infrastructure qui assure aux entreprises un cadre efficace » (Crédit Mutuel) ; « Il faut faire du sur-mesure dans l’accompagnement des PME » (Alliance pour l’Industrie du Futur et Fédération des Industries Mécaniques) ; « Nous accompagnons les entreprises. Notre mission : leur simplifier la vie. Pour le reste, elle savent très bien faire ce qu’il faut pour trouver de nouveaux marchés, se développer. Résultat : la balance commerciale est excédentaire à l’échelle de la Région » (Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes) ; « Plus on ouvrira des usines, plus les territoires iront bien » (Mouvement des entreprises de taille intermédiaire) ; « la décentralisation du service public de l’orientation est un sujet essentiel pour attirer les jeunes vers l’industrie : on a des formations magnifiques qui ne font pas le plein ! […] La reconquête de l’industrie commence par ce travail de conviction que les Régions mènent à longueur d’année vers les jeunes et les familles. » (Assemblée des communautés de France)

La rencontre a glissé vers le modèle rhénan jalousé par les Régions. Ouvrir des usines implique de créer les conditions pour le faire. Pour les industriels, la transformation du CICE en baisses de charges à partir de 2019 et la baisse de l’impôt sur les sociétés (de 33 à 31 % l’an prochain) ne sont pas suffisantes. Régions, intercommunalités, milieux économiques, industriels affirment que toute reconquête industrielle ne pourra se dispenser d’une réforme de la fiscalité de production. Or c’est pour eux la grande absente du projet de loi de finances pour 2019 : « Sans une prise de conscience de ces charges extravagantes, tous les autres efforts seront vains. Il y a 7 points de prélèvements de différence entre l’Allemagne et nous. » C’est ce qui expliquerait selon eux l’écart de compétitivité avec l’Allemagne et le déséquilibre de la balance commerciale car elle « pèse pour 4 % du chiffre d’affaires en France contre moins de 1 % en Europe ». Mais surtout, elle est assise « sur le résultat, avant les marges », contrairement à l’Allemagne, une entreprise qui ne fait pas de bénéfices est quand même taxée. « La fiscalité de production est inégalement répartie et elle grève l’autofinancement. Aujourd’hui, 1 500 entreprises françaises paient 50 % des impôts de production. » Toucher aux taxes de production (cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises, taxe sur le foncier bâti, versement transport, cotisation foncière des entreprises…), c’est aussi toucher aux ressources des collectivités.

Pour en savoir plus

(Sources : AEF, Caisse des dépôts et consignations)



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